La modernité de

N. de Cues

Docte ignorance

et psychanalyse

Le symbolisme géométrique

de 'Heimeric de Campo

 

 

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LE SYMBOLISME GEOMETRIQUE D’HEIMERIC DE CAMPO (1395-1460)

Biographie :

Heymericus de Campo (ou Heimeric van den Velde) est né en 1395 dans le nord Brabant près de Eindhoven ; il a fait ses études d’Art à Paris vers 1410 auprès de Maître Jean de Nova Domo (Jean de la Maisonneuve), un professeur reconnu pour son enseignement de l’albertisme ; il les mena rondement car il obtint le titre de maître-ès-arts cinq ans plus tard. Après la mort de son maître, il se rendit sur la prière de son compagnon d’études, Johannes Cornelius, à Demer, près de la petite ville de Diest, où il expliqua pendant quelques années l’œuvre d’Albert le Grand à l’école du chapitre.

Au printemps 1422, il suit le célèbre thomiste Heinrich de Gorhum, qu’il avait rencontré à Paris, à Cologne ; là il enseigne l’œuvre d’Aristote comme maître ès Arts et il conclut ses études de théologie par un doctorat.

En 1425, il est envoyé à Rome avec Henricus Klant pour soumettre une supplique au pape Martin V. Puis il est ordonné prêtre et, en 1429, il accepte la chaire occupée auparavant par Rutger Overhach de Dortmund. Son enseignement sur Albert le Grand passionne ses étudiants. Il participe ainsi à la propagation de l’albertisme de Paris vers Cologne. En 1431, il devient vice-chancelier et en 1432, recteur pour les mois d’Octobre et de Novembre.

Il est désigné comme député au concile de Bâle où il réside pendant trois ans, de la mi-décembre 1432 à la fin Février 1435.

Peu après son retour à Cologne, il est appelé comme professeur de théologie à la jeune université de Louvain. Très vite, il est nommé recteur, poste qu’il occupera plusieurs fois par la suite jusqu’en 1453. A ce moment, il demande à être déchargé de sa chaire. Il parvient à se faire nommer à la maison de l’église Saint Pierre à Louvain, contre l’engagement d’assurer encore quelques leçons. Il doit aussi, chaque fin d’été, donner un enseignement dans la congrégation de Saint Augustin de Windesheim à l’hospice de Bethléem, près de Louvain.Il meurt le 11 Août 1460 à Louvain.

Des oeuvres d’Heimeric de Campo, on connaît le Centheologicon, l’Epistola ad Papam Martinum V (1425), l’Ars demonstrativa (vers 1429-1432), le Tractatus de sigillo eternitatis (1433), le Tractatus de naturali veritatis catholice analesy (1452), le De formis intentionalibus (1452) et l’ Alphabetum doctrinale (vers 1450-1455).

Le Sigille :

Au troisième paragraphe de son Tractatus de sigillo eternitatis de 1433, Heimeric de Campo présente une figure symbolique qu’il appelle le sigillum eternitatis, le sceau de l’éternité. Le latin d’Heimeric est difficile à saisir, avec une terminologie et une syntaxe très personnelles. C’est avec précaution que je propose la traduction suivante de ce troisième paragraphe :

(3) Ce principe est que Dieu, l'artisan de toutes choses, est dans l'unité, la vérité et la bonté, acte pur d’essence, de vie et d'intellect, défini à l'intérieur, en tant que personne, par des termes d'opposition relative, et défini à l'extérieur, en tant que cause, par des raisons originelles d'opérations ; sauvant dès l'origine, par là, l'ordre qui interdit la confusion des prédicats et l’ordre qui distingue les propriétés, de raison essentielle, notionnelle et causale ; l'image appropriée de ce principe est un cercle découpé en arcs par un triangle équilatéral décrit en contact à l’intérieur de sa circonférence, et entraîné par trois lignes tombant perpendiculairement de ses trois angles sur le centre de ce cercle. Ainsi, le premier côté du triangle avec la portion du cercle dont il est la corde et la ligne tombant de son angle d’origine sont de couleur bleue, le second côté avec l’arc et la ligne qui lui est jointe sont de couleur verte, le troisième côté avec la circonférence et la corde qui lui est annexe sont de couleur rouge, de sorte que notre intellect, par la voie des sens et de l’imagination qui lui est proportionnée soit instruit des vérités intelligibles qui dépassent les sens et l’imagination.

Voici la figure :

Ce paradigme du monde archétype est appelé avec raison le sceau de l’éternité ; par lui la vérité éternelle se traduit par elle-même dans son image humaine rationnelle, dans laquelle toute enquête de sa raison se résout discursivement. Le cercle signifie la perfection essentielle et, réciproquement l'identité convertible, le triangle délimitant le cercle en différentes portions opposées signifie la trinité des personnes, et les trois rayons terminés par ces angles et tombant au centre signifient la propriété des trois personnes aux trois causes actives, à savoir l'influence effective, exemplaire et finale, à propos desquelles l’Apôtre atteste que toute chose est de lui, par lui et en lui, le Sage que le triple lien se rompt difficilement, et Isaïe que Dieu accroche la masse de la terre par trois doigts.

Ensuite, la couleur bleue représente la face des substances célestes de matière diaphane, la couleur verte représente le germe de la vie sensible, et la couleur rouge représente l'aspect de feu des flammes ardentes sur la matière terrestre.

Le symbole du sigille est surdéterminé. Il permet de représenter de multiples notions par groupes de trois : par exemple, l’unité, la vérité et la bonté ; la sagesse, la vie et l’intelligence ; ou encore la mémoire, l’intelligence et la volonté, etc. Le cercle représente l’identité divine essentielle. Le triangle représente la trinité des personnes divines. Les trois rayons représentent la triple causalité efficiente, exemplaire et finale. Cependant, il ne faut pas voir cette figure de façon trop statique ; c’est une figure en mouvement ; le triangle tourne dans le cercle ; les figures sont engendrées par les mouvements. Et les couleurs indiquent le sens de la rotation qui va du bleu vers le rouge en passant par le vert.

Après avoir présenté la figure du sceau de l’éternité (§1 à 4), Heimeric de Campo développe son traité en deux parties : d’abord une classification des sciences inspirée de la métaphysique d’Aristote, à travers le commentaire d’Albert le Grand (§ 5 à 23), puis une liste de questions reprises de la Somme contre les Gentils de Thomas d’Aquin (§ 24 à 67).

La géométrie symbolique :

Il n'y a là rien de bien original. La géométrie symbolique provient d'une longue tradition qui traverse tout le Moyen Âge. Comme le montre Jean-Michel Counet à propos de Nicolas de Cues, la réalité physique du monde a très vite manifesté à l’esprit attentif qui l’observe des rapports mathématiques entre les choses, plus précisément des proportions. Aussi, les hommes – à commencer par les pythagoriciens - ont-ils très vite cherché à se représenter les relations possibles entre les réalités invisibles par des objets géométriques. Les figures géométriques ont été utilisées comme des représentations intermédiaires, des symboles pour approcher les proportions cachées à partir des proportions visibles.

Dans le cadre de la géométrie symbolique, les nombres et les figures sont moins étudiés pour eux-mêmes que comme des chemins possibles pour accéder à la divinité. Par exemple, la quadrature du cercle est tout autant un problème géométrique qu'un exercice spirituel symbolisant le passage du terrestre (le carré) au céleste (le cercle), de l'imparfait au parfait ; au Moyen Âge, on voit dans la quadrature du cercle un savoir secret qui donnerait accès au divin. Le centre du cercle, c'est l'Un, l'origine, le principe, Dieu. Du centre rayonne l'énergie de l'esprit divin ; le cercle est donc le monde céleste, l'éternité, la transcendance. Le carré, c'est l'univers créé, la stabilité terrestre, l'équilibre obtenu par la composition des quatre éléments. Remonter du carré au cercle, c'est non seulement associer le visible et l'invisible, mais c'est opérer le passage salvateur du sensible vers la transcendance divine, c'est rejoindre Dieu.

La géométrie symbolique n’a donc pas pour but de résoudre des problèmes mathématiques. On peut remarquer, par exemple, que Heimeric de Campo n’explique même pas comment il construit sa figure. Vraisemblablement, il doit d’abord dessiner le triangle équilatéral, puis il doit en déterminer le centre pour, finalement, tracer le cercle qui circonscrit le triangle. Or, il présente sa figure à l’envers de cette construction en commençant par le cercle pour dire que celui-ci est découpé par le triangle.

Le but de Heimeric de Campo est pédagogique. Il s’agit pour lui de proposer une figure qui met en scène les différents termes d’un problème, puis, à l’aide des relations entre ces termes, d’exposer diverses propositions conceptuelles.

La figure n’est pas la représentation d’un problème géométrique à résoudre. Elle est un support, une image pour développer des idées. L’exigence première de la géométrie symbolique, c’est l’économie des moyens. Il ne faut pas compliquer les symboles ; il faut obtenir une figure claire dont les termes soient univoques et quasi-évidents : le cercle pour l’éternité, le triangle pour la trinité, les rayons pour les causes qui entraînent le mouvement, le centre pour l’origine. Au-delà de quatre termes, le symbole deviendrait illisible et obscur.

Mais peut-on soutenir que cette figure soit une représentation exacte de la divinité ? Ce serait d’une présomption inadmissible de la part d’un théologien. De quoi, au juste, le sigille est-il un symbole ? Cette figure n’est pas, au fond, un essai de représentation de la divinité. C’est plutôt une manière d’organiser le savoir humain, d’en énumérer les capacités et les limites à partir des propriétés de la divinité. Par exemple, dans le paragraphe 17, il cherche à expliquer le chemin à suivre pour atteindre la béatitude ; voici la traduction que je propose :

Regardons le triangle enfermé dans la figure proposée qui a des angles égaux et des côtés égaux voisins des trois portions du cercle dont le premier côté est bleu à l’origine, puis le second vert et le troisième rouge. On pose donc que la perfection de la béatitude finale est représentée par la couleur rouge ; le début est représenté par la couleur bleue et le passage intermédiaire par la couleur verte ; de plus, le côté vert représente la procession du Fils qui est la voie, la vérité et la vie, à partir de son Père ; quant au côté rouge, il représente la procession du saint Esprit à partir du Père et du Fils.

Ainsi, la série des trois couleurs permet-elle de faire saisir la progression du moins visible vers le plus visible, pour l’esprit humain. Le bleu est la couleur des substances célestes que l’œil humain n’arrive pas à discerner car elles sont translucides. Le vert est la couleur des substances vivantes comme l’herbe des prés : on voit les phénomènes de la vie sans en apercevoir la cause. Enfin, le rouge est la couleur du feu dont on voit bien la puissance sur la matière. Le chemin qui conduit du bleu au rouge en passant par le vert est un chemin de connaissance. Le sigille est une promesse de savoir.

Pour mieux comprendre la symbolique de cette figure, on se doit d’interroger son nom. A l’origine, le mot « sigillum » désignait une figurine, une statuette, puis il a signifié l’empreinte d’un cachet sur de la cire ou du plomb, et, enfin, est apparu le sens figuré du sceau comme le signe manifeste de quelque chose ou de quelqu’un. Dans la tradition biblique, le sceau a une double connotation : d’une part, il peut renfermer un secret, cacher une vérité ; ainsi, seul le Christ est capable de déchiffrer le livre scellé de sept sceaux dont il est question dans l’Apocalypse de Jean (Ap., 5, 1-10), car lui seul peut donner leur véritable sens aux livres anciens. D’autre part, le sceau est un signe de reconnaissance comme une marque sur le front des serviteurs ; par le baptême, Dieu marque son Fils du sceau de l’Esprit saint (Jean, 6, 27), de même qu’il marque le chrétien de son sceau en lui donnant l’Esprit (2. Corinthiens, 1, 22). Dans la tradition néoplatonicienne, les nombres et les figures géométriques ont été souvent considérés comme des marques de Dieu sur l’esprit humain. Chez saint Augustin, mesure, nombres et poids ne sont pas créés, mais sont l’empreinte de Dieu dans la création. Il faut donc contempler la figure du sigille non seulement comme dessinée sur une page mais aussi comme inscrite dans notre imagination.

Maintenant, pour lire le sigille, c’est-à-dire pour comprendre sa fonction symbolique, il faut se rappeler la formule paulinienne : Aujourd’hui, certes, nous voyons dans un miroir, d’une manière confuse, mais alors ce sera face à face . Le symbole ne prétend pas révéler toute la vérité dans son éclat. Il n’est pas non plus un moyen de la cacher. Mais il est comme une trace, à la fois manifestation présente et signe d’une absence ; le sceau est une signature de Dieu ; il est une invitation à la méditation et au dépassement de son savoir. On peut décrire la figure comme une sorte de miroir à deux faces : d’un côté, elle permet de refléter de loin les proportions divines, de l’autre, elle permet à l’intelligence humaine de se connaître elle-même. Le côté divin du miroir reste encore très confus et ne révèlera pleinement son image que le jour où l’âme verra Dieu. Mais le côté humain du miroir est déjà accessible à celui qui approfondit la connaissance. Le traité d’Heimeric de Campo est comme un guide de lecture de cette face humaine du miroir.

Mais pourquoi avoir baptisé le sceau de « l’éternité » ? Dans sa dénomination, Heimeric de Campo privilégie la ligne du cercle. Le sceau est d’éternité non seulement parce qu’il est un chemin vers l’éternité divine, mais surtout parce qu’il est en mouvement constant, inlassable ; il montre la voie qui, indéfiniment, nous rapproche toujours davantage de la divinité sans toutefois y parvenir tout à fait.

 

 

Les rapports avec N. de Cues :

D’où vient ce sigille ? On doit y reconnaître plusieurs influences. Dans son contenu philosophico-théologique, il provient d’Albert le Grand. Heimeric de Campo lui emprunte la distinction des ordres essentiel, notionnel et causal en Dieu. Dans sa forme symbolique, il provient de Lulle. Le sigille provient directement de la figure T de l’Ars Brevis lullien. D’ailleurs, à propos du sigille, il lui arrive de parler de « mon ars », au sens où il est semblable à l’ars lullien. La figure T de l’Ars brevis nous présente un triangle équilatéral en rotation à l’intérieur d’un cercle ; la figure montre trois positions de ce triangle. Chaque position du triangle figure une triade de concepts. Par exemple, le triangle BCD figure la différence, la concordance et la contrariété ; le triangle EFG représente le principe, le moyen et la fin ; le triangle HIK montre la supériorité, l’égalité et l’infériorité. Mais chaque angle d’un triangle figure également une triade de concepts. Par exemple, dans le triangle HIK, l’angle I de l’égalité figure l’égalité entre deux substances, ou entre une substance et un accident, ou entre deux accidents. Ainsi, par cette figure, Lulle peut engendrer une multitude de combinaisons, et grâce à la rotation du triangle, il peut montrer le passage progressif, la médiation d’un concept vers un autre.

Cependant, on doit aussi reconnaître dans le sigille la marque de Nicolas de Cues. Le Cusain a rencontré Heimeric de Campo à l’université de Cologne en 1425, alors qu’il y enseignait les idées d’Albert le Grand. On sait que le Cusain possédait deux volumes des œuvres d’Heimeric, de même qu’Heimeric de Campo possédait les oeuvres du Cusain. Dans une lettre du 15 janvier 1454, il indique que Dietrich de Xante lui a apporté un manuscrits qui contenait le De Pace Fidei, le De complementis mathematicis et le De complementis theologicis du Cusain. A la lecture de ses notes personnelles et de ses travaux inédits, il apparaît qu’il a bien lu également de De docta ignorantia et le De conjecturis de N. de Cues. Il croit reconnaître sa propre influence en lisant le De Mathematicis Complementis. On trouve dans son Centheologicon des notes et des allusions assez évidentes sur les recherches de son ami. Par exemple, il rapporte explicitement le problème de la quadrature du cercle à ses propres spéculations sur le cercle, le triangle et le polygone.

Cependant, dans les œuvres de Nicolas de Cues, il n’est nullement question des couleurs bleue, verte et rouge, et à aucun endroit on ne trouve de référence au nom d’Heimeric de Campo, ni la moindre allusion du genre "selon mon maître, selon un ami, selon Heymericus, ...". Dans les passages du Cusain qui spéculent sur la signification symbolique des figures, on trouve évidemment de nombreuses ressemblances avec les comparaisons d’Heimeric de Campo, mais son objectif est différent : Nicolas de Cues veut résoudre le problème géométrique de la quadrature du cercle pour prouver la puissance de son principe de la coïncidence des opposés, alors que Heimeric de Campo ne cherche qu’une figure lui permettant d’exposer sa théologie.

Pour conclure, on peut essayer de situer le sigille sur un axe représentant les différentes fonctions d’une figure symbolique, entre la fonction iconique permettant de rendre effectivement présente la divinité et la fonction géométrique permettant de résoudre un problème scientifique. Le sigille serait à mi-chemin, servant à s’approcher de la divinité par la connaissance théologique sans prétendre la représenter vraiment, mais ne contenant aucun calcul mathématique à proprement parler. Les figures de Nicolas de Cues seraient intermédiaires entre le sigille et la fonction géométrique, emplies du souci de résoudre le problème de la quadrature du cercle tout en donnant l’exemple d’une recherche de l’infini.

J-M Nicolle,

Paris, le 26 avril 2006.