Dans le De Icona (ou De Visione Dei), afin de pratiquer un exercice de méditation spirituelle, Nicolas de Cues propose à des moines d’observer un tableau de Rogier van den Weyden qui représente un homme omnivoyant, un homme dont le regard semble suivre les spectateurs. L’impression de l’animation est obtenue par le déplacement  des moines alignés en demi-cercle devant le tableau, et qui se déplacent vers la gauche puis vers la droite ; grâce au mouvement du spectateur, le regard peint de l’omnivoyant devient vivant. Le tableau du De Icona est unique et fixé au mur, mais il s’animera grâce à la multiplicité des frères qui le contempleront dans des déplacements divers.

Que cherchons-nous dans la contemplation de ce  tableau ? Il s’agit d’une étrange expérience de réciprocité : le portrait nous fascine parce qu’il nous donne l’impression de nous regarder nous aussi. Je ne me reconnais pas dans les traits du personnage, mais je me reconnais en tant que regardant, ce qui, d’une certaine façon, me fait exister. Voir et être vu ne font plus qu’un, et j’entrevois par là la présence divine. Grâce à son habileté, l’artiste a réussi à donner au regard de sa figure une universalité. Ce regard n’est limité par aucun objet, par aucun lieu, il est infini. Il ne se tourne pas plus vers un spectateur que vers un autre. Et tout en étant infini en soi, son regard semble toutefois s’arrêter sur chaque spectateur. Malgré les limites de cette forme, l’artiste a réussi à suggérer l’infinie puissance créatrice de Dieu. Plus exactement, à travers cette figure peinte que l’artiste donne à voir, c’est Dieu lui-même qui se donne à voir. Ce texte du Cusain est une invitation à l’expérience mystique du regard.

 

Traité de la vision de Dieu, trad. Golefer, Paris, C. Chappelain, 1630.

La vision de Dieu, Paris, Museum Lessianum, trad. E. Vansteenberghe, 1925.

Le Tableau ou la vision de Dieu (De visione Dei sive de icona, 1453), trad. Agnès Minazzoli, Paris, Cerf, 1986, rééd. Belles Lettres, mai 2012.

L'icône ou la vision de Dieu, trad. Hervé Pasqua, Paris, PUF, avril 2016